Join us / Suivez-nous

Polar Horizons’ Newsletter

Get the latest on our polar adventures. Don’t wait! Subscribe today.

Infolettre d’Horizons Polaires

Recevez les dernières nouvelles à propos de nos aventures polaires. Inscrivez-vous aujourd’hui!

Categories / Catégories

Archives

Sur les traces d’Abraham Ulrikab : Une rose pour Noggasak

English version of this text.

Bonjour,

Certains d’entre vous êtes au courant que depuis plus de 2 ans, je suis impliquée dans un projet de recherche au sujet de deux familles inuites du nord du Labrador qui ont été amenées en Europe en 1880 afin d’être exhibées dans des zoos. Les huit individus ont été exhibés de Hambourg à Paris en passant par Berlin, Prague, Krefeld et Darmstadt. Malheureusement, leur route a croisé celle de la variole et, en moins de 4 mois, ils étaient tous décédés. Trois sont décédés en Allemagne, les cinq autres à Paris.

Un livre, basé sur le journal que tenait un des participants, Abraham(aujourd’hui connu sous le nom d’Abraham Ulrikab), a été publié en anglais et en allemand. Mais tout n’a pas encore été dit sur cette histoire. Mon séjour de recherche à Paris en novembre 2011 m’en a convaincu! Afin de pouvoir retracer tous les faits entourant le séjour européen du groupe d’inuits, les recherches doivent être conduites tant en Europe qu’en Amérique du Nord et dans diverses langues: anglais, français, allemand et inuktitut! Je travaille donc sur ce projet en collaboration avec deux collègues allemands, Mechtild et Wolfgang Opel, et une collègue inuite, Zippie Nochasak. Récemment, dans le cadre de nos recherches, les trois ont effectué une visite bien spéciale au cimetière de Darmstadt, en Allemagne.

Pour ce tout premier article portant sur nos travaux de recherche, je vous présente la traduction française du texte que Mechtild et Wolfgang ont publié récemment sur leur blogue Trimaris. Vous y trouverez donc une courte introduction à l’histoire des deux familles ainsi que les raisons de la visite que Mechtild, Wolfgang et Zippie ont rendu au cimetière de Darmstadt.

Au plaisir d’avoir la chance de vous reparler de cette histoire fascinante bientôt.

Bonne lecture!
France Rivet

Le vieux cimetière de Darmstadt, en Allemagne, a reçu une visite inhabituelle il y a quelques semaines. Une Inuk du lointain Labrador (Canada) est venue y déposer une rose!

Seuls quelques habitants de Darmstadt savent qu’un groupe d’inuits (qu’on appelait à l’époque, esquimaux) étaient présents à Darmstadt en décembre 1880 afin de donner des représentations dans le cadre d’un spectacle ethnographique (que l’on appelle aujourd’hui “zoo humain”). C’est l’entrepreneur de parcs animaliers Carl Hagenbeck de Hambourg qui avait initié de tels spectacles. Des peuples exotiques en provenance de pays lointains étaient alors présentés dans leurs vêtements traditionnels et démontraient leur mode de vie. Ils apportaient donc dans les villes européennes des impressions venues des quatre coins du monde. À cette époque, les expositions ethnographiques internationales connurent une grande popularité et ce, parmi les gens de tous les âges et de toutes les classes sociales. Les promoteurs se remplissaient les poches et, bien souvent, en dégageaient d’importants profits malgré les larges sommes qu’ils devaient débourser pour faire venir d’Afrique, d’Amérique, d’Océanie, de l’Inde ou du Groenland tous ces gens avec leurs équipements traditionnels.

Les inuits qui sont venus à Darmstadt avaient été recrutés par le propriétaire de bateau Johan Adrian Jacobsen pour le compte de Carl Hagenbeck. Ils avaient quitté leur patrie, sur la côte nord du Labrador (qui fait maintenant partie du Canada) et navigué jusqu’à Hambourg, afin de participer à une tournée européenne d’une durée d’un an. Abraham, sa femme Ulrike, leurs deux jeunes filles, et un jeune homme nommé Tobias étaient des chrétiens baptisés de la communauté d’Hébron, une mission de l’Église morave; Terrianiak, son épouse Paingo et leur fille de 15 ans Noggasak étaient «païens», des nomades résidants au fjord Nachvak.

Hebron, ancienne mission de l’église morave. Copyright: Wolfgang Opel

Le séjour des Inuits à Darmstadt s’est étalé sur trois jours et leurs spectacles ont eu lieu à la patinoire, près de l’endroit où un peu plus tard, le théâtre de vaudeville Orpheum a été construit. Le 15 décembre 1880, le journal Tageblatt Darmstaedter a écrit: “Les spectacles des deux familles esquimaudes à la patinoire soulèvent le plus grand intérêt des visiteurs en raison de l’image singulière du Nord qui est présentée ici. Il est tout à fait regrettable que les conditions météorologiques défavorables en empêcheront plusieurs d’obtenir ces impressions inhabituelles. Ces gens, bien que petits, ont l’air sains, satisfaits et soignés. Ils mettent beaucoup d’efforts à lors des démonstrations de traîneaux (où six chiens de traîneaux sont vigoureusement impliqués), en avançant à pas de loup vers des phoques et autres afin d’enseigner au spectateur quelques concepts de leur vie en Arctique. ”

Mais, le lendemain, les journaux rapportaient la mort subite et l’enterrement de Noggasak. Ce n’était que le début puisque quelques jours plus tard, deux autres inuites décédèrent à Krefeld, en Allemagne. Elles avaient toutes trois été infectées par la variole. Aucun des huit inuits ne revit jamais sa patrie lointaine: les cinq autres ne se rendirent pas plus loin que Paris, en France, où après quelques jours de spectacles au Jardin d’Acclimatation la mort les réclamaient eux aussi en janvier 1881.

Noggasak et son père Terrianiak, gravure du début du XXe siècle.

À cette époque, les journaux locaux rapportèrent le destin tragique du groupe d’inuits. Plus tard, le “Missionsblatt” de l’Eglise morave publia des comptes-rendus sur cette histoire qui, peu de temps après, sombra dans l’oubli. Cent ans plus tard, l’ethnologue canadien James Garth Taylor, travaillant dans les archives moraves, tomba sur un document manuscrit qui s’avéra être la traduction en allemand du journal dans lequel Abraham avait inscrit ses impressions du voyage dans sa langue maternelle, l’inuktitut. Vingt-cinq ans plus tard, en 2005, le livre “The diary of Abraham Ulrikab: Text and Context” contenant le texte d’Abraham ainsi que des photos et des documents historiques fut publié en anglais au Canada (une version améliorée a été publiée en allemand en 2007).

En 2009, Zippora Nochasak tomba sur ce livre. Lorsqu’elle a appris le sort de ses compatriotes et vu la photo de son homonyme Noggasak (une orthographe différente de son propre nom de famille qui n’est pas un nom répandu), elle fut profondément émue. Le récit l’a captivé au point qu’elle décida de collaborer avec nous, une équipe d’auteurs qui sommes à faire des recherches approfondies sur le sujet en vue de produire un film documentaire ainsi qu’un livre décrivant le résultat de nos recherches sur le séjour en Europe des Inuits du Labrador.

À la mémoire de Noggasak. Copyright : Wolfgang Opel

Zippora Nochasak s’est rendue en Allemagne au printemps de 2012 et, ensemble, nous avons visité les sites reliés au voyage tragique de 1880. À l’ancien cimetière de Darmstadt, nous avons trouvé la section dans laquelle la jeune Noggasak a été enterrée. Probablement pour la première fois en plus de 130 ans, la mémoire de la jeune fille a été rappelée lors d’une cérémonie informelle avec une prière en inuktitut.

Pour en savoir plus:
Lutz, Hartmut, Hans Blohm et Alootook Ipellie. The Diary of Abraham Ulrikab: Text and Context. Ottawa : University of Ottawa Press, 2005.
Lutz, Hartmut & al. : Abraham Ulrikab im Zoo – Tagebuch eines Inuk 1880/81. Wesel : Von der Linden, 2007.

Basé sur des recherches intenses, nous sommes en train de travailler en équipe sur un nouveau livre sur le sujet, un documentaire est prévu, également.

Mechtild & Wolfgang Opel

Leave a Reply

You can use these HTML tags

<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>