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140e anniversaire du décès d’Abraham Ulrikab

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La semaine du 10 au 16 janvier 2021 marque le 140e anniversaire du décès, à Paris, de cinq Inuits du Labrador dont Abraham Ulrikab.   

Pour ceux qui ne sont pas familiers avec l’histoire d’Abraham, ce dernier faisait partie d’un groupe de huit personnes qui ont été recrutées au Labrador en août 1880 pour être exhibées dans des « zoos humains ». Arrivés à Hambourg le 24 septembre 1880, le groupe a ensuite voyagé à Berlin, Prague, Frankfurt, Darmstadt, Krefeld puis Paris. En cours de route, ils ont malheureusement croisé le chemin de la variole. Trois d’entre eux sont décédés en Allemagne entre le 14 et le 31 décembre 1880. Les cinq qui se sont rendus jusqu’à Paris ont été exhibés au Jardin d’Acclimatation du 1er au 6 janvier 1881. Puis, le 8 janvier, tous ont été admis à l’unité des varioleux de l’hôpital Saint-Louis, où ils ont rendu l’âme, l’un après l’autre, entre le 10 et le 16 janvier 1881. Ils ont été inhumés dans les tranchées gratuites de la 17e division du cimetière de Saint-Ouen, soit un ou deux jours après leur mort.

Voici une courte vidéo qui avait été préparée au printemps 2013 dans le cadre de la campagne de sociofinancement (crowdfunding) visant à recueillir des fonds pour continuer les recherches des traces qu’ils ont laissées en Europe.  La vidéo a pour but de vous présenter les huit Inuits et de faire un sommaire de leur histoire telle qu’elle était alors connue :

Dans le cadre de mes recherches, qui se sont échelonnées de 2010 à 2015, le cimetière de Saint-Ouen a été la seule institution française à refuser de nous montrer ses registres. La conservatrice avait malgré tout accepté de nous donner l’information qui y avait été consignée, mais il n’était pas question qu’on puisse voir les documents puisque ceux-ci étaient privés.

Tout récemment, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir que les registres des cimetières parisiens étaient rendus publics sur le site de généalogie français Geneanet. Vite, j’ai parcouru la liste des cimetières pour voir si celui de Saint-Ouen y était. Affirmatif! Est-ce que l’année 1881 y figurait? Oui! Le mois de janvier? Bingo! Enfin! La communauté inuite pourrait voir de ses yeux les noms de ses prédécesseurs dans les registres du cimetière.

Voici l’entrée correspondant à l’inhumation d’Abraham, le 15 janvier 1881. Abraham, âgé de 35 ans, est décédé, le 13 janvier, à deux semaines de son 36e anniversaire. Le chiffre « 10 » que l’on voit dans la dernière colonne correspond à l’arrondissement où se situe l’hôpital Saint-Louis, là où le décès est survenu.

Inhumation d’Abraham (partie 1) (Source : Geneanet, numérisation par les Archives de Paris)

Pour ceux qui se demandent pourquoi le nom de famille d’Abraham est « Paulus » et non pas « Ulrikab », il faut savoir qu’à l’époque les Inuits n’avaient pas de nom de famille. Pour distinguer un Abraham d’un autre, on faisait suivre son prénom de celui de son épouse. Donc « Abraham Ulrikab » signifie « Abraham, l’époux d’Ulrike ». Lors de leur arrivée en Europe, pour une raison que j’ignore, il a été décidé d’assigner aux trois adultes chrétiens le prénom de leur père comme nom de famille. En Europe, Abraham était donc connu sous le nom d’Abraham Paulus.

Sur la page de droite, on y voit le lieu de sépulture, « les tranchées gratuites de la 17e division ». Au Québec, cela correspond aux fosses communes. Puis, dans la colonne « Observations », nous avons la confirmation que le corps a été exhumé le 4 juin 1886 pour être transporté au Museum national d’histoire naturelle.

Inhumation d’Abraham (partie 2) (Source : Geneanet, numérisation par les Archives de Paris)

Ces informations sont également présentes dans l’inscription des quatre autres Inuits :

Maria Paulus, la fillette de 13 mois d’Abraham, décédée le 10 janvier, inhumée le 12.

Inhumation de Maria (Source : Geneanet, numérisation par les Archives de Paris)

Tigianniak, un shaman de 45 ans, veuf de Paingu, décédé le 11 janvier, inhumé le 13.

Inhumation de Tigianniak (Source : Geneanet, numérisation par les Archives de Paris)

Tobias Ignatius, un jeune homme de 20 ans, décédé le 13 janvier, inhumé le 14.

Inhumation de Tobias (Source : Geneanet, numérisation par les Archives de Paris)

Ulrike Henocq, 24 ans, veuve d’Abraham et dernière survivante du groupe, décédée le 16 janvier, inhumée le 17.

Inhumation d’Ulrike (Source : Geneanet, numérisation par les Archives de Paris)

Même si 140 ans nous séparent de ces tragiques événements, l’histoire d’Abraham et des siens n’est pas encore terminée. Leurs squelettes attendent bien patiemment dans les collections d’anthropologie biologique du Museum national d’histoire naturelle, conservées au Musée de l’Homme, que la communauté inuite du Labrador décide s’ils feront l’objet d’une demande de rapatriement.

En voyant les noms d’Abraham, d’Ulrike, de Tiggianniak, de Tobias et de Maria inscrits noir sur blanc dans les registres du cimetière, je suis très contente d’avoir pu recueillir une autre preuve concrète de leur passage à Paris au XIXe siècle et de la rendre disponible à la communauté inuite du XXIe siècle. Grand merci aux Archives de Paris pour la numérisation de ces registres, à Geneanet de les rendre publics, et à tous les bénévoles de Geneanet qui donnent de leur temps pour indexer les registres des cimetières (ainsi que ceux de plusieurs autres projets). Nous avons ici un exemple de l’importance de la contribution de chacun à ce long travail collaboratif pour faire revivre le passé, et créer des liens entre des personnes issues d’époques, de continents et de cultures distinctes.

Bien qu’il était de foi chrétienne, Abraham a été éduqué par les missionnaires moraves (une branche de l’Église protestante) et il avait une peur bleue des catholiques. En me promenant dans les allées du cimetière de Saint-Ouen, en particulier au cœur de la 17e division, je n’ai pu m’empêcher de me demander s’il y reposait vraiment en paix durant les cinq années qu’il y a passées. Lui qui venait d’une communauté de 200 âmes située en bord de mer. Espérons que le souhait d’Abraham de rentrer au Labrador se concrétisera même si, en réalité, ce retour ne sera que symbolique.

Cimetière de Saint-Ouen, 17e division (Photo : France Rivet, 2013)

Des 35 000 personnes qui ont été exhibées en Europe dans ces « zoos humains », Abraham est l’une des rares à avoir laissé un témoignage écrit. Je lui laisse le mot de la fin via cet extrait d’une lettre qu’il a écrite le 8 janvier 1880, la veille de son admission à l’hôpital Saint-Louis :

Je n’aspire pas aux biens matériels, ce à quoi j’aspire, c’est à revoir les miens qui sont là-bas et à leur parler du nom du Seigneur, tant que je vivrai. Cela je ne l’avais pas compris auparavant, maintenant je le sais. Les larmes me viennent vite, mais les mots que Lui-même a prononcés nous consolent beaucoup encore et toujours. […] priez pour nous le Seigneur que la maladie mauvaise cesse chez nous, si c’est Sa Volonté; mais que la Volonté du Seigneur soit faite! Je suis un pauvre homme qui n’est que poussière.

Merci! Nakummek!
France Rivet

1 comment to 140e anniversaire du décès d’Abraham Ulrikab

  • Suzanne

    Belle recherche qui vient compléter tes archives. Espérant qu’un jour Abraham puisse retourner dans
    sa Terre natale. Il est passé à l’histoire et reste dans les mémoires de plusieurs générations.

    Est-ce que tu as des contacts avec le professeur de Terre-neuve?

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